LFI, fossoyeur

Il est commun d’entendre que La France Insoumise (LFI) a “sauvé la gauche” de la disparition totale. Si l’on s’en tient à l’arithmétique électorale, le constat semble juste : le mouvement a su s’imposer comme la force dominante à une époque où le Parti Socialiste s’effondrait. Pourtant, cette hégémonie masque une réalité plus complexe et douloureuse. Derrière les scores, il existe une fracture grandissante entre l’appareil du parti et une base militante qui s’est souvent ralliée non par adhésion totale, mais par nécessité stratégique. Il est temps d’interroger ce “sauvetage” : a-t-on sauvé une idée, ou simplement une marque ?

L’histoire officielle de LFI vante une adhésion massive à son programme. La réalité du terrain raconte une autre histoire : celle d’un soutien “faute de mieux”. De nombreux militants, activistes associatifs et citoyens engagés ont choisi d’épauler LFI car elle apparaissait, dans le paysage politique désolé des dernières années, comme l’option la “moins pire”. Ce ralliement n’était pas un chèque en blanc. C’était un pari : celui d’utiliser la force de frappe de LFI pour porter des combats sociaux et écologiques, en espérant pouvoir infléchir la ligne du parti ou, du moins, coexister avec ses rigidités.

Il est crucial de déconstruire le mythe selon lequel LFI aurait créé la gauche actuelle. Les “gens de gauche” — syndicalistes, féministes, écologistes, militants antiracistes — existaient bien avant la création du mouvement gazeux de Jean-Luc Mélenchon. Ce qui manquait, ce n’était pas la conscience politique, mais un véhicule électoral capable de l’organiser. LFI a réussi le tour de force logistique de fédérer ces voix dans les urnes, sauvant ainsi la gauche électoralement. Mais confondre ce succès comptable avec une refondation idéologique est une erreur.

Le divorce actuel provient du sentiment de trahison ressenti par cette base alliée. Loin d’être le refuge inclusif espéré, LFI a multiplié les positions qui heurtent frontalement les valeurs humanistes d’une grande partie de son électorat, révélant des failles idéologiques structurelles.

Validisme : L’angle mort béant d’un productivisme de gauche

L’échec de LFI sur la question du handicap ne relève pas de la maladresse, mais d’une divergence philosophique fondamentale. Héritière d’une gauche matérialiste traditionnelle, LFI reste imprégnée d’une vision productiviste de la société : le citoyen idéal est avant tout un travailleur.

Malgré les multiples interpellations de collectifs et organisations représentant des personnes handicapées, concernées par les divers sujets liés au handicap, là où les mouvements handi-féministes et antivalidistes (comme le CLHEE) luttent pour la désinstitutionnalisation et l’autonomie de vie, le programme de LFI a souvent répondu par une logique comptable : plus de moyens pour les institutions, plus de personnel soignant. C’est une réponse syndicale, pas une réponse d’émancipation. Cela revient à financer l’enfermement des personnes handicapées plutôt que de déconstruire la société qui les exclut.

Durant la pandémie, la ligne flottante de LFI a souvent privilégié une critique libertarienne du contrôle social (le refus du “pass” ou des mesures contraignantes) au détriment de la protection collective des plus vulnérables. En minimisant parfois la nécessité de mesures de protection au nom de la “liberté individuelle”, le mouvement a objectivement sacrifié la sécurité des personnes immunodéprimées, perçues comme des quantités négligeables face à l’impératif de “vivre normalement” (c’est-à-dire produire et consommer : LFI n’est après tout pas un parti anticapitaliste).

Pour en savoir un peu plus sur la relation houleuse entre LFI et (anti)validisme, voir mon article précédent sur LFI et la loi fin de vie.
Voir aussi les posts d’Odile Maurin sur Twitter ici et là aussi, ainsi que le communiqué du collectif Handi-Social qui y est attaché.

Internationalisme dévoyé : Campisme et apologie du colonialisme

C’est peut-être la trahison la plus douloureuse pour une gauche qui se revendique anticoloniale. Ou, en tout cas, pour la majorité de celle-ci, puisque l’antivalidisme semble passer au-dessus de la majorité.

La grille de lecture géopolitique de LFI souffre d’un campisme obsolète : une vision binaire du monde où tout ennemi de l’impérialisme américain devient, par défaut, un allié ou une victime à défendre.

En refusant de nommer clairement l’agression russe en Ukraine pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une guerre expansionniste, impérialiste et coloniale visant à nier l’existence d’une nation et des cultures qui la composent, LFI a rompu avec le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. En appelant à la “paix” sans exiger le retrait inconditionnel de l’agresseur, ou en relayant la rhétorique de l’OTAN comme provocateur, le mouvement a nié l’autonomie politique des Ukrainiens, les réduisant à des pions des Américains. C’est une forme de mépris colonial : seuls les “Grands” auraient une capacité d’agir, les “Petits” ne seraient que des vassaux.

Cette complaisance (visible aussi par le passé sur la Syrie et les bombardements russes) contraste violemment avec la juste intransigeance affichée envers la politique israélienne ou américaine. Ce relativisme moral, ce deux poids deux mesures, minent la crédibilité de toute la gauche : on ne peut combattre le colonialisme en Palestine tout en trouvant des excuses, fussent-elles d’ordre “géostratégique”, au colonialisme en Ukraine.

Antisémitisme : Ambiguïté et faute politique

Le problème de l’antisémitisme au sein de LFI ne se résume pas à savoir si untel est antisémite dans son for intérieur, mais à analyser pourquoi le mouvement réactive des tropes antisémites et refuse systématiquement, au moins initialement et à moins d’un retour de bâton, de s’en excuser.

Les références douteuses (les “dragons célestes”, les allusions aux “milieux financiers” ou à la “mainmise” de certaines communautés sur les médias) ne sont pas de simples dérapages, mais une manifestation des réflexes antisémites qui existent à travers la société. Elles participent d’une vision populiste qui cherche à désigner des élites cachées plutôt que d’analyser les structures du capitalisme, en révélant aussi parfois une proximité idéologique avec un confusionnisme dangereux, dans l’ombre de figures comme Alain Soral ou Dieudonné.

La ligne de défense de LFI consiste souvent à dissoudre l’antisémitisme dans le racisme général, voire à nier son existence à gauche (“l’antisémitisme est résiduel”).

Mais le plus grave est la gestion politique de ces accusations. Les propos antisémites ou, si vraiment la charité nous submergeait, a minima ambigus ne sont pas directement remis en question, et à la place les critiques sont chassées d’un revers de main nonchalant à l’aide de quelques prétentions d’ignorance. Cependant, et c’est ce que le parti n’a pas su comprendre,cette ignorance n’est pas moins grave qu’une réelle volonté malsaine envers les juifves : si elle est réelle, cette ignorance trahit une inculture politique profonde sur le sujet de l’antisémitisme et une absence de remise en question sur la seule base de l’intention, sans considération des dégâts engendrés et de l’impact réel de ces déclarations.

Face aux critiques, LFI se barricade, crie au complot médiatique et, avec l’aide active de bien de ses partisans, accuse ses critiques et contradicteurs de faire le jeu de l’extrême droite. Ce déni obstiné empêche tout travail de nettoyage idéologique et laisse l’antisémitisme puruler non seulement dans les angles morts du parti, mais également dans sa vitrine puisqu’il n’est pas reconnu comme un mal, une infestation dont le parti aurait besoin de se débarrasser. 


C’est dans ces multiples manques, dont la trinité ici ne se veut certainement pas exhaustive, que réside le véritable échec de la fédération des gauches. Un mouvement qui se veut émancipateur ne peut fonctionner sur le mode du dogme religieux. Du culte. Aujourd’hui, pointer les errances de LFI expose les critiques, lesquelles sont pourtant bien souvent de ce même camp idéologique qu’est  “la gauche” (aussi nébuleux et vaste ce concept fût-il), à l’anathème, à tel point que toute position critique est assimilée à une opposition frontale, à une volonté de déstabilisation de ce qui est érigé comme le seul parti de gauche à même de marquer des points lors des élections.

Si l’on refuse d’admettre que la tentative de fédération d’une majorité de la gauche sous une bannière unique, celle de LFI, a échoué sur le fond, et si l’on continue de fustiger celleux qui osent questionner la ligne du Parti, alors la conclusion est sombre : en interdisant la critique, en exigeant une loyauté aveugle et en étouffant la pluralité des idées, LFI ne sauve pas la gauche : elle l’enferme dans un carcan qui lui sera mortel, car il est composé d’idées que le reste de la gauche à le bon goût de rejeter. 

Et si le reste de cette gauche est électoralement insignifiant, par exemple les 3 ou 4 différents NPA dont celui qui poste des images générées par IA sans les rendre accessibles avec un ALT, il n’en est pas moins un espace d’échange d’idées plus libre et ouvert à la critique que LFI. 

La France Insoumise n’a obtenu une place significative à gauche qu’en ne proposant un programme moins médiocre que le PS (même si l’inclure dans une notion même vague de gauche me peine), lui-même mort sous les coups flasques et mous de ses propres trahisons successives.

La position du parti de Jean-Luc Mélenchon entre le PS et le PCF modernes (quoi qu’à cheval en certains endroits avec des propositions très capitalistes du PCF) a permis une multitude de victoires électorales. Celui-ci se trouve à une place jadis occupée par un Parti Socialiste encore animé par les braises de la seconde partie de son nom, jouant le rôle d’une proposition plus consensuelle, moins radicale, que le NPA, LO, ou même le PCF, sans les stigmates associés aux mouvements anti-capitalistes et communistes. 

Mais cette consensualité a un prix que la gauche plus radicale ne peut plus accepter, et se doit de rejeter face à la montée du fascisme qui touche jusqu’à LFI : si l’on veut sauver la gauche au-delà des chiffres, il faut pouvoir fédérer autour d’une lutte contre toutes les oppressions, pas seulement contre quelques-unes, pas seulement contre les plus médiatiquement visibles et les plus socialement inacceptables. Il faut vouloir rendre toutes les oppressions socialement inacceptables de la même manière. 

Mais LFI a démontré une volonté à contre-courant de ces besoins, privilégiant leur propre plateforme déjà installée, laquelle tourne autour d’un homme et d’un petit comité de responsables, estimant que toute la gauche leur doit allégeance et refusant de faire de la place sur leur piédestal pour les minorités dont ils estiment ne pas avoir besoin.

Cette volonté s’inscrit dans cette montée des eaux du fascisme, la marée montante faisant bouger tous les bateaux du système, et les positions affichées (eugénisme et validisme, complaisance avec l’antisémitisme, l’impérialisme et le colonialisme…) en sont inévitablement antithétiques à une idéologie de gauche et sont fascisantes, participant à leur tour à la fascisation de tout le paysage politique (mais sans en tirer le moindre bénéfice puisque la FI est également injustement diabolisée par sa droite, ce qui pose la question “pourquoi se fasciser alors ?” qui amène forcément à la réponse qu’il s’agit de convictions profondes au sein du parti, comme on l’a vu avec la loi fin de vie).

Décider que l’antisémitisme, l’eugénisme, le colonialisme, et quelque autre oppression que ce soit, ne sont pas des lignes rouges appartient à chacun des citoyens en âge de voter. Mais ce n’est pas un choix neutre, et j’espère que nous qui luttons contre toutes les oppressions saurons et pourrons vous en tenir comptables.

1 thought on “LFI, fossoyeur”

  1. Je souscris tout â fait, sur tous les points, à l’analyse posée ici. C’est d’ailleurs pour l’ensemble de ces raisons que j’ai toujours dénié à LFI le droit de se revendiquer antifasciste. Je ne connaissais pas ce blog, mais il gagne à être plus connu tant la reflexion est intéressante. Merci.

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Scroll to Top