Y’a pas d’intro à cet article, je plonge direct dans le sujet.
Face à la critique, l’arme est souvent la même : « Si vous ne votez pas pour nous, vous aurez le Rassemblement National, et ce sera votre faute ». Ce chantage au vote utile, brandi comme un bouclier par de nombreux défenseurs de La France Insoumise (et d’autres partis ou personnalités de gauche, lors du NFP), est une injonction au silence. Il exige que nous mettions de côté nos combats, nos souffrances et nos colères, au nom d’un ennemi commun. Mais cette tactique devient particulièrement sinistre lorsqu’elle sert à balayer des questions de vie ou de mort, comme ce fut le cas avec la loi sur la fin de vie.
Quand nous, personnes handicapées, avons alerté sur les dangers de ce texte, la réponse fut celle que l’on nous sert toujours : notre cause était secondaire, notre timing mauvais, nos critiques faisaient le jeu de l’extrême droite. On nous a demandé de nous taire, pour le bien commun. Mais le bien de qui ?
L’argument de nos contradicteurs est souvent le même : la loi sur la fin de vie ne serait pas la cause du validisme systémique. Elle ne ferait que s’inscrire dans un « contexte ». C’est une pirouette intellectuelle dangereuse. Une loi ne peut être extraite du monde dans lequel elle s’applique. Voter une loi qui permet la mort sur des critères vagues, avec des garde-fous minimes, ce n’est pas un acte neutre. C’est jeter de l’huile sur le feu d’une société qui nous considère déjà comme des fardeaux, des parasites, une charge budgétaire dont il faudrait se débarrasser.
Selon les critères actuels de cette loi, je suis éligible à l’euthanasie. Pourtant, je veux vivre. Je fais du sport, je sors, j’ai des passions. Mais le validisme de la société m’en empêche. On me refuse des emplois explicitement à cause de mon handicap. Mes revenus, limités à l’AAH, me condamnent à la précarité, m’empêchant d’accéder aux soins spécialisés ou même de me nourrir suffisamment. Ma vie n’est pas rendue impossible par ma condition, mais par les conditions que la société m’impose.
Dans ce contexte, la loi change de nature. Ce n’est plus une question de soulager une agonie, mais bien de proposer une pseudo-solution à la misère sociale. J’ai plusieurs fois songé, comme d’autres personnes handicapées et précaires, au suicide pour échapper non pas aux douleurs, à la lourdeur des traitements, aux difficultés du quotidien contre lesquelles le handicap et la maladie m’imposent de lutter sans relâche, mais bien pour échapper à la précarité financière qui m’est imposée, non pas par le handicap mais par un État qui, malgré son constat que je ne peux pas travailler et que mes besoins sont accrus par rapport aux personnes jugées normales, par rapport aux valides, refuse de subvenir à mes besoins matériels, me maintenant dans une pauvreté qui m’empêche de me subvenir pleinement à mes besoins les plus basiques, comme par exemple la possibilité de manger à ma faim, au vu de mes besoins nutritionnels et caloriques quatre fois supérieurs à ceux d’un homme adulte. Des médecins m’ont déjà parlé de l’euthanasie comme d’une « solution », alors que le projet de loi n’était qu’une ombre à l’horizon. Désormais, l’État leur donne raison. Il offre la mort comme une alternative à une vie décente qu’il refuse de garantir. Une alternative plus accessible.
Le plus révoltant est le manque d’écoute de ceux qui se prétendent nos alliés. En plein débat, les défenseureuses du projet de loi fin de vie nous ont balayés d’un revers de main, nous assimilant à des réactionnaires, sans tenir compte du fait que la plupart d’entre nous handicapés serions probablement en faveur d’une telle loi, dans un contexte socio-politique différent, moins validiste, avec un système de santé moins dilapidé par les gouvernements et législateurs eugénistes successifs, une société plus sûre et plus saine pour nos existences. Ils ont fait un calcul électoral : nos vies pèsent moins lourd que la popularité d’une mesure présentée comme un progrès.
Puis vient le temps des questions condescendantes : « Mais alors, pour qui votez-vous ? ». On nous demande, à nous qui sommes exclus et épuisés par un combat pour la survie, de fournir un programme politique clé en main. La solution ne viendra pas de nous, elle doit venir de vous, valides. De ceux qui, au sein de ces partis, refusent de nous voir comme des adversaires mais comme des êtres humains dont le droit à une vie digne doit être défendu, non pas parce que nous sommes vulnérables mais parce que nous ne sommes pas moins humains.
Arrêtez de nous demander d’être polis, ou calmes, quand nos vies sont en jeu. Votre soutien à cette loi, même paré des meilleures intentions, est le fruit d’un manque de considération pour nos perspectives. Et c’est la définition même du validisme. Je ne veux pas choisir ma mort. Je veux avoir le choix de vivre. En me l’enlevant, vous avez choisi pour moi. La question n’est plus de savoir si cette loi est eugéniste, elle l’est dans les faits.
La question est de savoir quelle quantité de ce fascisme eugéniste vous êtes prêts à accepter. Ma réponse ici est “aucune”. Vos réponses semblent se trouver quelque part sur une échelle entre “roh, ça va” et “rien à foutre tant que je suis pas personnellement affecté”, en passant parfois par “je préfère le confort des valides à la vie des handicapés” assumé.
On a ici la création explicite, visible, d’un groupe interne et d’un groupe externe, un fondement du fascisme.
La question est de savoir quand vous cesserez d’être complices.
Merci pour ce texte qui explique clairement les choses 🫂
Merci.
J’aurais pu écrire ce texte tant je suis d’accord avec, et tu as su formuler des réflexions encore diffuses pour moi.
Merci beaucoup <3